Le concept kierkergaardien d’ironie est-il un jeu de langage au sens wittgensteinien ?
Mon hypothèse de travail consiste à se demander si les traits qui spécifient l’ironie telle qu’elle est exprimée par Kierkegaard dans sa fameuse thèse de Doctorat Le concept d’ironie, avec une référence continue à Socrate, nous permettent de comprendre les positions maïeutiques et conversationnelles dans lesquelles elle se manifeste et s’opère, comme un jeu de langage au sens wittgensteinien du Cahier bleu et des Investigations ?
Il est clair que nous ne pouvons répondre à cette question sans expliciter les traits du concept d’ironie chez Kierkegaard et le sens du concept de jeu de langage chez Wittgenstein.
Ce n’est qu’après avoir explicité ces deux concepts, que nous pourrions non seulement esquisser une réponse possible à la question posée, mais surtout dégager l’intérêt philosophique d’une telle demande.
1. Le concept d’ironie chez Soeren Kierkegaard
2. Le concept de jeu de langage chez Wittgenstein 3. Le concept d’ironie chez Kierkegaard est-il un jeu de langage au sens wittgensteinien ?
4. L’intérêt philosophique d’une telle question.
1. Le concept d’ironie chez Soeren Kierkegaard
Ce qui nous frappe chez Kierkegaard à première vue c’est que l’ironie n’est pas seulement une stratégie verbale mais surtout une façon de vivre. Le lien avec Wittgenstein devient intéressant dans notre perspective puisque jeu de langage et ironie présupposent une certaine référence aux formes de vie.
L’ironie est souvent étudiée non pas comme une forme de vie, mais plutôt en référence en premier lieu à un certain mode du discours : toutes les autres applications qui ne tiennent pas à l’acte discursif ne peuvent être que dérivées de cet usage, ne peuvent être que métaphoriques ou n’ayant qu’une signification trop confuse pour être acceptée.
Le concept d’ironie chez Kierkegaard ne peut pas être saisi dans son essence même et de façon claire dans les termes de cette compréhension du sens de l’ironie. L’ironie n’est pas pour Kierkegaard exclusivement et premièrement un genre d’acte du discours. Elle pointe plutôt vers une manière particulière de s’engager en public dans les termes d’une activité interpersonnelle au sein de la quelle sa position en tant que mode discursif indirect n’est qu’une composante parmi d’autres.
Le discours ironique s’intègre donc chez Kierkegaard dans un phénomène plus large ayant une structure bien distinctive que nous pouvons appeler le phénomène de la communication indirecte. Son intérêt pour le « parler » ironiquement est englobé dans le mouvement de son intérêt pour « le vivre » ironiquement : l’ironie est dans son concept kierkegaardien une certaine attitude vis-à-vis du monde. Il s’agit bel et bien d’un concept « existentiel » et non pas simplement verbal, qui contient en germe et déploie l’essence même de la philosophie de Kierkegaard : le réveil de la subjectivité.
Il est question maintenant de dégager les traits essentiels de l’ironie chez Kierkegaard pour constater comment ce dernier la dissocie de son concept existentiel considérant l’ironie non seulement comme un mode verbal indirect (son utilité philosophique advient dès l’instant où il devient radical) mais comme une façon de vivre, comme un comportement
1.1 L’ironie est une opposition entre l’externe et l’interne
Nombreux sont ceux qui tiennent l’ironie comme entrainant une sorte de contradiction entre l’extérieur et l’intérieur : une opposition entre l’état intérieur de l’ironiste et son comportement verbal publique.
La majorité adhère à cette conception. Peu de gens sont enclins à la rejeter : Il est largement admis que le discours ironique vise à apporter le sens opposé au sens littéral de ce qui est dit. Il pleut et il fait mauvais sur la plage, un touriste dit : « Quel beau temps nous avons aujourd’hui ! ». Il entend par là que le temps est infect. L’un des traits spécifiques de l’ironie c’est donc cette contradiction entre ce que pense le touriste, ce qu’il veut vraiment signifier, et le sens littéral de son discours verbal. Cette opposition que manifeste l’ironie dans le discours verbal est superficielle. Elle n’est pour Kierkegaard qu’une métaphore. Si p est utilisée comme moyen pour exprimer non-p, alors l’opposition entre le comportement extérieur de celui qui parle et de son état intérieur est simplement superficielle. Dans le concept existentiel de l’ironie, cette opposition tombe à plat.
1.2 L’ironie implique sous son mode verbal une certaine division implicite entre un cercle privé et ceux qui ne sont pas impliqués dans ce cercle. Dans l’exemple de la phrase sur le temps, le locuteur présuppose que personne ne va comprendre sa remarque de façon littérale. Chez le locuteur aussi bien que l’auditeur, nous cernons une sorte de sentiment de supériorité dans le sens où ils se sentent maîtriser un code qui leur est réservé. Il y a donc dans le concept verbal d’ironie critiqué par Kierkegaard, une sorte d’analogie entre le discours ironique et le discours codé et sophistiqué culturellement. Notre sentiment que nous sommes ingénieux de façon supérieure aux autres et plus habiles qu’eux est renforcé.
1.3 L’ironie est libératri:ce
Dans le discours ordinaire, j’assume la vérité (ou la fausseté) de ce que je dis. Je peux faire l’objet d’une critique si ce que je dis n’est pas vrai. Or, dans l’ironie, je ne fais pas ce genre d’assomption. Dans le discours ironique, je suis libre par rapport aux autres et à moi-même. Le teneur du discours ironique est libéré de toute responsabilité. Plus quelqu’un parle de façon libre, c’est-à-dire dans les termes d’énigmes qu’il incombe à l’auditeur de résoudre, plus il est ironiste.
C’est ce type d’ironie qu’on attribue de façon générale à Socrate : une ironie conçue par respect à la liberté du locuteur et par respect à l’hétérogénéité entre son état intérieur et son comportement verbal extérieur.
Parler « ironiquement » revient donc à dire quelque chose susceptible d’être tenue selon une variété d’interprétations. Ce qu’il dit peut-être compris comme l’expression de « p » ou « non-p » ou « q », etc. Le locuteur n’est pas concerné par ce que l’auditeur peut tenir comme étant la signification de « p » etc. Son intérêt concerne uniquement la production des énigmes ou des apories dès l’instant où elle ne l’engage pas à assumer « p » plutôt que « non-p » etc.
Ce type d’ironie verbale qui semble être radicale, est considéré par Kierkegaard comme la forme du discours ironique la plus extrême et la plus pure. Toute homogénéité même minimale entre l’état intérieur et l’état extérieur disparait dans le cas le l’ironie verbale radicale. L’ironiste dans la perspective kierkegaardienne n’a aucun intérêt à communiquer quoi que ce soit : toute intention de signification ou de communication est un malentendu. Son seul intérêt n’est pas de communiquer directement ou indirectement de façon trompeuse ou pas, mais réside dans la luxure de la liberté issue de la conversation comme jeu. L’ironiste ne fait que jouer une sorte de jeu manipulateur aux dépends de son interlocuteur.
« L’objectif de l’ironie, écrit Kierkegaard, n’est rien d’autre que l’ironie elle-même. Si, par exemple, l’ironiste apparait comme étant quelqu’un autre que celui qu’il ne l’est actuellement, son but semblerait en vérité être de faire croire les autres en cela ; mais son but actuel est déjà de se sentir libre, et il est tel précisément au moyen de l’ironie… » (p. 256)
Un portrait est donc dressé de l’ironie verbale radicale. Une sorte d’attitude envers la pratique de la conversation. Mais Kierkegaard généralise cette attitude sur l’ensemble des activités sociales propres à une personne qui vit ironiquement. On distingue nettement ici l’ironiste de celui qui ne fait que parler ironiquement. L’ironiste est en apparence engagé dans la pratique de la conversation, mais il répudie en son for intérieur ses buts la traitant dans son ensemble comme une sorte de jeu. L’ironiste vit ironiquement. Mais pour lui, tout est jeu. Il ne prend pas ni sa participations aux activités sociales ni ces activités elles-mêmes au sérieux. Il n’est pas sincère dans sa participation à ces activités. C’est sa manière de les rejeter. Ce rejet n’est pas direct. Le paradigme de l’ironiste pour Kierkegaard c’est Socrate. Dans sa relation à l’ordre établi des choses, Socrate était entièrement négatif. Plutôt que de s’engager dans son milieu social soit en l’acceptant soit en le critiquant, il essaie de s’en retirer complètement. Etant réellement indépendant, Socrate joue simplement. Kierkegaard met l’accent sur ce caractère évasif de l’ironie chez Socrate. Ce dernier nie « la totalité de l’actualité donnée » propre à son temps, non pas en s’attaquant ouvertement mais en se comportant de façon à ce que tout ne soit en son for intérieur qu’un simple jeu. L’ironie libère Socrate et permet à sa subjectivité de se réveiller : par ce biais, il réussi une sorte de séparation radicale avec son milieu social : il se dissocie non seulement de l’autre, mais aussi de soi-même en tant que personne socialement constituée. C’est dans ces termes en tout cas que Kierkegaard interprète le sens de sa fameuse phrase « connais-toi toi-même ».
2. Le concept wittgensteinien de jeu de langage
Entre le Tractatus d’un côté, le cahier bleu et les investigations de l’autre, Wittgenstein évolue. Ce mouvement peut être soigneusement défini comme étant un passage d’une pratique syntaxique du langage à une pratique analytique de ce dernier qui met plutôt l’accent sur son caractère pragmatique.
La nouvelle conception du langage chez Wittgenstein n’est plus réductible à la seule syntaxe logique. Le langage ne saurait être un simple système de signes assimilables à la langue. Pour comprendre une phrase il ne suffit pas de comprendre la langue, ni de prendre en compte l’activité mentale présumée. C’est dans ce contexte que Wittgenstein introduit la notion de « jeu de langage ». A l’instar de l’ironie chez Kierkegaard, le langage présuppose jeu et formes de vie, événements et situations. Wittgenstein écrit (Notes on lectures) : « Quelque chose est appelé jeu de langage s’il joue un rôle dans notre vie ».
La valeur méthodologique de ce recours à la notion de jeu de langage et de sa définition dans les termes des « formes de vie » est indéniable. L’approche sémantique du langage devient plus dynamique et surtout plus fonctionnelle : il est question désormais de décrire des situations conversationnelles et des pratiques contextuelles du langage dont la compréhension nous aide à comprendre la signification des mots et des phrases dans leur ancrage dans un contexte et dans une culture. La notion de « jeu de langage » veut dire avant tout que la pratique du langage est étroitement liée à une façon de vivre, à une attitude, à une forme de vie. Le langage est une activité. Le langage est un comportement. Il ne peut être pleinement saisi que dans le contexte de son usage.
« Le mot jeu de langage, écrit-il dans Les Investigations, Fragment 23. P. 125 de l’édition Tel Gallimard), doit faire ressortir ici que le parler du langage fait partie d’une activité ou d’une forme de vie. »
3. L’ironie chez Kierkegaard est-elle un jeu de langage ?
Chez Kierkegaard et Wittgenstein, la compréhension du langage conduit à une description de son usage contextuel qui le relie à la vie. L’ironie quitte le stade verbale (en étant radicale) et se relie à la vie en tant qu’attitude : de là son statut de concept d’existence chez Kierkegaard. Dans ce cas, l’ironie est un jeu (conversationnel et existentiel) qui permet un retrait par rapport à un contexte socio-culturel donné. Exemple le milieu social de Socrate. Or, dans le cas de Wittgenstein, et par le biais de la notion de « jeu de langage » précisément, l’univers de référence ce sont les comportements, des habitudes et des diverses activités de ceux qui parlent. La notion de « forme de vie » à laquelle est renvoyée le concept de jeu de langage permet de rendre compte de cet environnement. Si les notions de jeu de langage et de forme de vie impliquent que pour comprendre le langage il faut comprendre le contexte culturel et social, le jeu de l’ironie chez Kierkegaard dissocie par contre l’individu de ce contexte (qui n’est qu’une simple possibilité parmi d’autres) et lui octroie liberté (certes négative) et subjectivité (du moins son réveil).
4. L’intérêt philosophique d’une telle question Vers quel côté faut-il tirer l’ironie et son concept ? Vers ses aspects fonctionnels et dynamiques dans le langage ou bien vers son côté simplement pragmatique et moralisateur dans la vie. Vers ses liens étroits avec la pratique de la conversation, ou bien vers son implication dans un concept d’existence ? C’est tout l’enjeu à travers la question posée.
La réponse à la question qui met à nu l’ancrage de l’ironie, en tant que jeu de langage et forme de vie, dans des procédés heuristiques, logiques et méthodologiques et l’éclipse de son rôle moralisateur annonce un retour à son usage originel chez Socrate. L’ironiste, contrairement au satiriste, (voir l’excellent article de Pascal Engel : la pensée de la satire) ne croit pas en l’existence des normes et des valeurs. Il s’intéresse plutôt à la situation conversationnelle dans le seul but d’arriver à l’aporie source d’étonnement et point de départ pour une pensée philosophique authentique.






5 novembre 2010 %1$s à %2$s 15:04
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C’est une théorie mathématique de la conscience humaine et animale.
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Clovis Simard